Avant-propos
Notre planète héberge, à grand frais, l'homo sapiens depuis 300 000 ans environ et jamais jusqu'à présent l'humanité – ou plus précisément une partie d'entre elle – n'avait atteint un tel niveau d'exigence morale. Le racisme, l'antisémitisme, le sexisme, l'homophobie, les préjugés, la haine, toutes les passions tristes qui ont constitué la norme bien plus que l'exception au cours de notre histoire sont désormais traquées, dénoncées, condamnées, y compris pénalement. On n'arrête pas le progrès. Encore moins quand il s'emballe. La meute numérique veille aujourd'hui au grain et une cohorte de Fouquier-Tinville 2.0 s'indigne à chaque seconde, méthode sans risque et à portée de tous les clics pour afficher ostensiblement sa vertu ou s'en offrir une à bon compte. La première pierre est très vite jetée. Les statues de nos glorieux anciens tombent lourdement de leur piédestal. Les plaques de nos rues vacillent, des tableaux sont décrochés du mur, certaines œuvres littéraires changent de titre... Tout ça pour la bonne cause. En quelques décennies à peine, le puritanisme, le maccarthysme, le racialisme et l'antisémitisme ont changé de camp. Pendant ce temps-là, bien au chaud dans sa tombe, Georges Orwell se gondole. Notre époque est formidable. En termes d'éthique, le XXIe siècle place la barre très haut, très très haut, de plus en plus haut. A tel point qu'on se demande si tout le monde ne passe pas, du coup, sous la barre.
En 2010, le conseiller municipal de Paris Alexis Corbière demande, au nom du groupe communiste et du Parti de gauche, que le collège Vincent-d'Indy dans le XIIe arrondissement - à côté duquel l'auteur de ces lignes a grandi - soit débaptisé. La raison ? Le compositeur s'est laissé aller il y a un siècle à quelques pathétiques tirades antijuives dans ses écrits ou sa correspondance privée. Trois ans plus tard, son nom est remplacé par celui de Germaine Tillon sur le fronton du collège. Notre élu y a sans doute vu une avancée, une marche de plus vers le perfectionnement moral de notre société. Mais a-t-il bien pris conscience qu'il ouvrait ainsi la boîte de Pandore et signait à terme l'arrêt de mort de la station de métro Jean Jaurès, du square Auguste Renoir, du boulevard Voltaire et de tant d'autres odonymes dans la capitale ? Si l'on suit cette logique purificatrice, doit-on expulser manu militari du Panthéon Jean Jaurès, lequel déclare en 1898, dans son discours au Tivoli : « La race juive (…) toujours dévorée par une sorte de fièvre du gain quand ce n’est pas par la fièvre du prophétisme, manie avec une particulière habileté le mécanisme capitaliste, mécanisme de rapine, de mensonge, de corruption et d’extorsion. » Doit-on ostraciser avec lui Voltaire qui, en plus d'être misogyne, homophobe, islamophobe et de coucher avec sa nièce, lâche dans son Dictionnaire philosophique : « C'est à regret que je parle des juifs : cette nation est à bien des égards la plus détestable qui ait jamais souillé la terre. » Que doit-on faire du boulevard Auguste Blanqui ou des rues Charles Fourier, Pierre Leroux et Joseph Proudhon, bref de tous ces « progressistes » d'un autre siècle, le dix-neuvième, antisémites véhéments incarnant ce qu'August Bebel appelle « le socialisme des imbéciles » ? Comment traiter ces écrivains célébrés chacun par des centaines de rues en France, de George Sand à Georges Bernanos, en passant par les frères Goncourt, Pierre Loti, Alphonse Daudet, Jules Michelet, Alfred de Vigny, Guy de Maupassant ou encore Jules Verne, la liste n'est hélas pas exhaustive, loin s'en faut ? Tous véhiculent dans leur œuvre un antisémitisme aussi décomplexé que virulent. Et pour cette place du XIVe arrondissement qui rend hommage au grand dialoguiste Michel Audiard, lequel vitupère contre les « youpins » et « la conjuration des synagogues » dans des revues collabos sous l'Occupation, on ose tout ?
La Belle Époque, c'était au début du XXe siècle. Comment appeler la nôtre ? En janvier 2021, la ville de San Francisco envisage de débaptiser un tiers de ses écoles au nom de la lutte contre l'esclavage et le racisme. Exit les anciens présidents des Etats-Unis Thomas Jefferson, James Madison, George Washington et même Abraham Lincoln, qui abolit pourtant la traite des noirs. Durant son mandat, ce dernier a livré de sanglantes batailles contre les Amérindiens et fait pendre des dizaines de Sioux. Les autres ont possédé des esclaves. À ce rythme, la capitale américaine risque bientôt de devoir changer de nom. Chez nous, on n'a pas non plus à se plaindre. L'ancien Premier ministre et maire de Nantes, Jean-Marc Ayrault, dont la ville abrite pourtant des rues et des avenues qui honorent des négriers impliqués dans le commerce triangulaire, demande que les lieux rendant hommage à Colbert, au ministère des Finances ou à l'Assemblée nationale, soient débaptisés. Le ministre de Louis XIV est à l'origine du Code noir réglementant l'esclavage. En 1685. Régulièrement et de plus en plus souvent, des personnalités qui ont marqué notre histoire sont jetées en pâture. Des associations ou des collectifs exigent qu'on déboulonne, débaptise, efface, voue au gémonies, cloue au pilori. Si la Roche Tarpéienne n'était pas si loin… Pendant ce temps, les statues du général de Gaulle en France et de Winston Churchill à Londres sont vandalisées, les deux héros de la Seconde Guerre mondiale étant jugés racistes et colonialistes. Au point où l'on en est.
On pourrait écrire des pages et des pages sur les turpitudes de nos glorieux ancêtres. Cela tombe bien, c'est l'idée de cette série articles. Car vouloir juger les hommes et les femmes du passé à l'aune de notre morale contemporaine, a fortiori sans la moindre contextualisation, c'est se jeter dans un gouffre sans fond. À ce petit-jeu-là, personne n'en sort indemne. On parle d'un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître. Un temps où les mots « races » et « nègres » sont employés couramment et n'ont pas la même portée qu'aujourd'hui. Un temps où les femmes ne peuvent pas voter, où la misogynie et le racisme imbibent toute la société. Sans parler du regard porté sur l'homosexualité, considérée comme une maladie mentale par l'Organisation mondiale de la santé jusqu'en 1990. Un temps où, comme beaucoup de Français sous l'Occupation, nos vedettes ne préfèrent pas forcément le général au maréchal. Un temps où la Troisième République est majoritairement composée de farouches partisans de la colonisation. Mission émancipatrice hier, crime contre l'humanité aujourd'hui. Un temps où une grande partie des fins lettrés du XIXe siècle colportent des préjugés racistes et antisémites. Un temps où ceux qui règnent sur la France et ailleurs bâtissent leur légende en menant des guerres sanglantes - pardon pour le pléonasme - aux motifs a posteriori bien dérisoires. Un temps où l'esclavage, la torture et la tyrannie sont la règle commune, si peu remise en cause. Un temps où nos rois mérovingiens sont prêts à occire leur propre enfant et les membres de leur famille pour conserver leur trône. Au regard de notre éthique et de nos lois, Clodomir, Clotaire, Chilpéric ou Dagobert sont d'authentiques psychopathes et leurs descendants, des barbares.
L'homme n'est qu'un misérable tas de secrets, comme le dit si bien André Malraux, qui d'ailleurs figure dans ce dictionnaire. Dans ses accès de colère, Verlaine tabasse sa femme, jette son bébé contre le mur, étrangle sa mère ou tire sur Rimbaud. Pablo Neruda viole sa domestique sri-lankaise et abandonne sa femme et sa petite fille handicapée, laquelle meurt à l'âge de 9 ans pendant l'Occupation nazie. Durant ces années sombres, Simone de Beauvoir « teste » des jeunes filles mineures et joue les rabatteuses pour Jean-Paul Sartre, avant de se faire exclure de l'enseignement quand la mère d'une élève porte plainte. Pour gagner sa croûte, la future icône féministe anime une émission artistique sur Radio-Vichy entre deux diatribes de Philippe Henriot contre les Juifs ou la Résistance, pendant que Tino Rossi, Charles Trenet, Maurice Chevalier ou encore Édith Piaf poussent la chansonnette sur Radio-Paris, quand ils ne partent pas carrément en tournée au cœur du Troisième Reich. Jules Ferry et Léon Blum parlent de races supérieures et de races inférieures. Paul Éluard et Louis Aragon écrivent des poèmes à la gloire de Staline, qui a des millions de morts et de déportés sur la conscience. Georges Clemenceau collectionne les conquêtes féminines et traite sa femme de façon ignoble quand il apprend qu'elle a trouvé du réconfort dans les bras du jeune précepteur de ses enfants. Pablo Picasso ne se comporte guère mieux avec les multiples muses de son harem. François Villon tue un prêtre au cours d'une rixe. Paul Gauguin couche avec des petites filles de 13 ans et en met une enceinte. Jean-Jacques Rousseau écrit un traité sur l'éducation après avoir abandonné ses cinq enfants. La fine fleur de l'intelligentsia progressiste post soixante-huitarde signe des pétitions qui contestent la condamnation pénale de la pédophilie, preuve s'il en faut que la morale des hommes est instable, mouvante, et qu'elle peut opérer des virages à 180 degrés en quelques années à peine. Même des icônes humanistes comme Gandhi, Albert Schweitzer, Mère Teresa, Martin Luther King, sans parler de l'abbé Pierre, ont leur zone d'ombre. Tous humains, trop humains.
« Donnez-moi six lignes écrites de la main du plus honnête homme, j'y trouverai de quoi le faire pendre », écrit le cardinal de Richelieu. Ce Dictionnaire anachronique (forcément anachronique) du déboulonneur, entend démontrer par l'absurde que si l'on veut purifier notre histoire, il ne restera à la fin plus grand monde. Que déboulonner ou débaptiser mène à une impasse ridicule. Y figure donc potentiellement tous ceux à qui une statue, un odonyme, une station de métro, une école, un lieu public rend hommage dans notre beau pays. À l'image de nos nouveaux Savonarole de la cancel culture, cette série d'articles instruit uniquement à charge et cherche tout ce qui pourrait être reproché aux hommes (et parfois aux femmes) du passé au vu des critères moraux du présent. Sans indulgence et sans forcément contextualiser, car il s'agit de suivre cette logique absurde jusqu'au bout, pour mieux en montrer la limite. Mais avec un maximum de rigueur, en citant des sources fiables. Avec légèreté parfois aussi. Ne vaut-il pas mieux rire de cette confusion des esprits que nourrit l'anachronisme ? Cette série d'articles est aussi un voyage dans le temps, dans l'histoire de France et du monde. Les lecteurs découvriront, je l'espère avec intérêt, les sombres facettes de nos personnages illustres. Sans doute tomberont-ils parfois des nues, comme votre serviteur. Peut-être ressentiront-ils aussi par moments un plaisir morbide à plonger dans les ténèbres avec tous ces grands hommes et à remuer leurs misérables tas de secrets. Quand je m'examine je me désole, quand je me compare je me console, avaient coutume de dire Talleyrand et le général de Gaulle, que l'on croise aussi au fil de ces pages.
Ce dictionnaire pas comme les autres met d'une certaine manière en scène Philinte, Célimène et Alceste, sous l’œil goguenard de Tartuffe. L'homme est capable du meilleur comme du pire, mais plus souvent hélas du pire que du meilleur. Il suffit d'ouvrir un livre d'histoire ou un journal, de prendre sa voiture ou de se rendre dans un stade pour s'en convaincre. Faut-il dénoncer les vices de notre espèce ou faire preuve de miséricorde à son égard ? Chacun en jugera selon sa conscience et sa personnalité. La ligne de crête se situe entre deux abîmes et les curseurs que l'on pousse trop loin d'un côté comme de l'autre ne donnent généralement rien de bon. Peut-être la vertu est-elle moins le contraire d'un vice, qu'un juste milieu entre deux vices opposés. Restent quelques questions. Comment les futures générations nous jugeront-elles, comment considéreront-elles ce néo-puritanisme censé « éveiller » le commun des mortels, et qui a notamment pour corollaire un rabougrissement de la liberté d'expression, sans précédent depuis bientôt un siècle, en Occident ? Que se passerait-il si l'on rendait public tout ce que chacun d'entre nous a pu faire ou dire (on n'ose pas ajouter : penser), y compris en privé, dans son existence ; combien de survivants ? Si tous ceux que célèbre la République sur les frontons de nos écoles, ceux à qui une rue ou une statue rend hommage, si les plus géniaux, les plus inventifs, les plus talentueux, les plus brillants, les plus courageux, les plus glorieux d'entre nous sont capables de s'abandonner aux passions les plus viles, de patauger dans les préjugés les plus délétères, d'agir parfois avec autant de cruauté, de perversité, d'égoïsme ou de lâcheté… que vaut le commun des mortels ? Que penser de la meute, celle des indignés et des donneurs de leçon ? Les déboulonneurs valent-ils mieux que les déboulonnés ? La morale n'est jamais pour le voisin, souligne Émile-Auguste Chartier dit Alain, qui lui aussi trouve sa place dans ce livre. Les plus dégoûtés sont souvent les plus dégoûtants disait ma grand-mère. Philinte, Célimène, Alceste, Tartuffe...
Franck Crudo

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